Interview avec Lee Raymond"Ne jamais être satisfait!" Le 1er novembre, le Financieele Dagblad publiait une interview de Lee Raymond. L'annonce du départ à la retraite du CEO d'ExxonMobil (voir également
Global: Rex Tillerson le nouveau CEO) était une bonne occasion pour publier cette interview dans Reflex. TEXTE: MATHIJS VAN GOOL EN ROB VAN 'T WEL, FINANCIEELE DAGBLAD | PHOTOS: PETER STRELITSKI Ne se doutant de rien, les directeurs de Shell Chemical Europe déambulent dans le hall de l'hôtel. A l'étage, dans une salle de réunion se trouve discrètement l'homme qui a été surnommé par l'hebdomadaire anglais The Economist comme "le meilleur patron du pétrole depuis Rockefeller". Cela n'a rien d'étonnant. Lee Raymond (67) est un phénomène insaisissable. Pour les uns, c'est le roi des actionnaires et il égale dans cette réussite Jack Welch de la General Electric. Sous la gestion de Lee Raymond, ExxonMobil a versé 65 milliards de dollars de dividendes aux actionnaires alors que simultanément des actions ont été rachetées pour un montant de 50 milliards de dollars. Pour d'autres, il est "le plus grand criminel de l'époque envers l'environnement", c'est ce qu'affirment les activistes de Greenpeace suite à sa critique du protocole de Kyoto.
<Nous avons imposé pour notre personnel et l'environnement les normes les plus hautes et nous les respectons.>
Il agit en partant de l'idée que la société est tellement plus importante que lui et que d'ailleurs, il n'est qu'un passant. Il n'aime pas non plus être au centre de l'attention. Cela provient partiellement de son entrée malheureuse dans les médias du temps de la catastrophe pétrolière de l'Exxon Valdez. Cet éventement a mis le ton de la dureté de la presse, chaque fois que celle-ci parle de lui. Et sa présentation n'y change rien, au contraire. Sans même desserrer les lèvres, le grand patron qui prendra sa pension en décembre, peut faire part de son mécontentement et il possède le rare talent de démontrer que rire peut faire mal. Il peut également se montrer intimidant et il n'hésite pas à faire la leçon aux journalistes ou analystes. Pour que cela soit bien clair, il aime entamer ses interviews en posant quelques questions pertinentes afin de contrôler si le journaliste a préparé son travail. La meilleure défense est l'attaque. Après qu'il ait épluché son courrier de façon stoïque, nous menons Lee Raymond vers une table sur laquelle un profil sismique de deux mètres de long est étalé. Le bord supérieur est replié pour ne pas lui dévoiler ce que nous lui présentons. "Un profil sismique", constate-t-il. Mais d'où? Sa main se porte à ses lunettes, sa tête se penche, il bougonne contre la mauvaise lumière. "Il s'agit de cette petite ligne rose", disons-nous pour l'aider. Finalement, il répond en interrogeant: "Groningen?" Dommage, la carte est une coupe du Golf Persique et la zone rose, le plus grand champ de gaz naturel au monde où Mobil, qui a été racheté par Exxon en 1999, avait d'importantes concessions. Lee Raymond a été l'instigateur principal de cette fusion de 80 milliards de dollars. Est-ce que la fusion avec Mobil a été le point culminant de votre carrière ? "Certains l'affirmeront. Moi-même je ne compte pas en points culminants." Etait-ce plutôt le cours normal des choses, une évolution… "Certainement. C'était important et certains diront que c'est la fusion la plus réussie de l'histoire. Ils peuvent avoir raison, mais c'est le résultat du travail d'un nombre énorme de gens et de ce fait, c'est plutôt un point culminant pour cette entreprise. Je ne crois pas à ce genre d'héritages." Remontons donc le courant vers sa source et commençons par votre premier souvenir de l'industrie pétrolière. "J'ai grandi à Watertown dans le South Dakota, où mon père était ingénieur des chemins de fer. Dans cet environnement agraire, l'industrie du pétrole ne jouait aucun rôle. Je ne connaissais que les stations-service. Mon père a toujours conseillé avec insistance à mon frère et moi: "Tachez d'avoir une bonne formation et filez d'ici". Pour moi, cela s'est concrétisé par une formation d'ingénieur chimiste, d'abord à l'université de Wisconsin et plus tard à celle de Minnesota. Pas parce que ces universités étaient près de la maison, mais parce que c'étaient les institutions qui offraient une des meilleures formations de chimiste du pays. Ce n'était certainement pas par hasard que je les ai fréquentées, ça c'est certain!" Et où est-ce qu'Exxon a fait son apparition? "J'avais le choix entre l'enseignement et la vie industrielle. J'ai décidé de voir ce que la vie industrielle avait à m'offrir. Après plusieurs entretiens de sollicitation, je suis arrivé chez ce qui se nommait encore la Standard Oil of New Jersey. Le motif de ce choix n'était rien de plus que le fait que dans cette grande entreprise, j'aurais la possibilité de faire autre chose après un certain temps sans devoir changer d'employeur. L'enseignement resterait toujours une possibilité." Il n'a plus jamais changé d'employeur. Le descendant de l'officier prussien a commencé sa carrière il y a 42 ans comme technicien à Tulsa et il vivait ses premières expériences de management chez Exxon aux EU.
Sa première grande expérience à l'étranger a été Aruba, où la société était propriétaire d'une des plus grandes raffineries au monde: la raffinerie de Lago. Lorsque Lee Raymond est arrivé sur l'île en 1976, la raffinerie perdait 1 million de dollars par jour. Il y a fait sa réputation: un an plus tard, Lago était bénéficiaire. Cette attitude franche et directe est confondue par ceux qui ne le connaissent pas avec un manque d'intégrité, estime un ancien proche collaborateur. Le style confrontant de Lee Raymond est à son avis justement une démonstration de son intégrité intellectuelle, toujours basée sur des arguments (scientifiques). Mr Raymond, qu'est-ce qui est le plus important: la loyauté ou l'intégrité? "L'intégrité, sans aucun doute. C'est primordiale. On m'a souvent demandé comment il est possible de diriger un groupe de la taille d'ExxonMobil. Finalement, cela revient à une seule chose: vous devez connaître les gens. Et à cet effet, vous devez pouvoir compter sans faille sur leur intégrité." Et cela comprend? "Pas de doubles fonds. L'entière vérité avec ses points forts et ses points faibles. Et pas une vérité "politiquement correcte". Cela peut être très dangereux pour le groupe." Mais au sein de l'entreprise, cela doit parfois être tentant d'être politiquement correct? "Tout le monde sait que je n'attends pas ce genre de réponses. En vérité, cela ne m'arrive plus très souvent." C'était différent par le passé? "Oui, il y a eu une évolution au fil du temps." Certains critiques disent que votre attitude rigide a nui à la réputation d'ExxonMobil dans le monde extérieur… "Il faut considérer cela dans une perspective plus large. L'industrie pétrolière doit voire les choses à long terme. Et malgré les évolutions technologiques, cela n'a pas changé car les projets que nous entamons deviennent de plus en plus grands. L'ensemble du trajet pour arriver par exemple à une nouvelle production pétrolière dure au moins dix ans. Mais le monde qui nous entoure voit les choses à bien plus court terme. Cela nous place dans une position particulière." Mais Exxon reçoit plus de critiques que les autres grands groupes pétroliers? "Examinez d'abord de qui vient la critique. Les critiques peuvent avoir leurs propres raisons. Les actionnaires sont les propriétaires de cette entreprise. Mon premier devoir est de me préoccuper d'eux. Ensuite viennent les autres intéressés, qui peuvent avoir une critique fort légitime, mais ce ne sont pas des actionnaires." Mais vous avez bien votre propre responsabilité? "Certainement, et je la prends. Nous avons imposé pour notre personnel et l'environnement les normes les plus hautes et nous les respectons. Dans ce domaine, nous atteignons les meilleurs résultats de toute l'industrie. Il n'y a aucun doute à ce sujet. Mais, nous ne pouvons pas nous en satisfaire. (répétition) Nous ne pouvons jamais être satisfaits. Il est toujours possible de faire mieux." Cela ressemble à la devise de Lee Raymond. "Certaines personnes dans l'entreprise partageront cette constatation avec vous, c'est vrai." Quel sera le principal défi de votre successeur? "Le plus grand défi pour tout un chacun dans l'industrie des matières premières est la reconstitution des réserves. C'était le cas pour mes prédécesseurs, c'était le cas pour moi et ce sera le cas pour mon successeur." Quelle signature laissez-vous ici dans l'organisation? "Simplement, la même que celle avec laquelle je suis arrivée." Vous comprenez ce que nous voulons dire... "Vous revenez toujours sur ce que j'ai de spécial.. Ces aspects me laissent indifférent. Si je laisse quelque chose derrière moi, c'est une entreprise qui croit en elle-même avec un personnel de première qualité." Et pour vous, y a-t-il une vie après ExxonMobil? "Il y a d'anciens collègues qui l'affirment et ils ont l'air bien plus en forme que lorsqu'ils travaillaient chez ExxonMobil. Je l'ai déjà dit, je ne suis pas payé aujourd'hui pour réfléchir à ce que j'aurai envie de faire demain!" Qu'est-ce qui vous manquera le plus? "La collaboration avec les gens, la fixation et la réalisation d'objectifs (petite pause) et les conversations with you guys." Copyright (c) 2005 Het Financieele Dagblad |