TABLE DES MATIÈRES | RETOUR

100e anniversaire de la bakélite

Leo Baekeland: un chercheur entreprenant

Cette année, cela fera un siècle que le Dr Leo Hendrik Baekeland (1863-1944), éminent chimiste et entrepreneur belgo-américain, s'est vu délivrer un brevet couvrant la bakélite, un matériau au nom dérive du sien. La découverte de Baekeland inaugura une véritable révolution. En effet, la bakélite fut la première matière totalement synthétique dont le potentiel commercial était avéré. Les maisons de la première moitié du 20e siècle regorgeaient d'articles (partiellement) exécutés en bakélite tels que les radios, téléphones, tourne-disques, microsillons, manches de poêles et de couteaux, aspirateurs, prises électriques et interrupteurs. Qui était Baekeland et quelle fut la clé de son succès?

TEXTE ANTON BUYS | PHOTOS JULIEN COLE

La biographie de Leo Baekeland s'avale comme un livre pour garçons, un récit qui ne manquera pas d'émouvoir les inconditionnels du rêve américain. Fils d'un père cordonnier alcoolique et d'une mère travaillant au service de la bourgeoisie aisée, Leo Baekeland est né à Gand. Pendant sa scolarité, il se distingue par son intelligence et ses résultats exceptionnels. Contre l'avis de son père, mais avec le soutien appuyé de sa mère, il fréquente l'Athénée de Gand et, à l'âge de 17 ans, obtient une bourse d'étude qui lui permet de s'inscrire à l'Université de Gand (francophone à l'époque) où il étudie la chimie et les sciences naturelles. En 1885, il devient l'assistant du Professeur Théodore Swarts dont il épouse la fille après l'obtention de son doctorat. En 1889, Leo Baekeland et son épouse Céline émigrent aux Etats-Unis, lesquels se hissent au rang de grande puissance industrielle durant le dernier quart du 19e siècle. A l'instar de bon nombre d'émigrés, ils rencontrent au départ quelques difficultés, mais la ténacité, la créativité et le flair professionnel de Baekeland lui ouvrent une carrière impressionnante. Il va faire fortune aux Etats-Unis et devenir une célébrité digne de figurer en bonne place sur la liste des 100 personnes les plus influentes du 20e siècle publiée par la revue américaine Time en 1999.

Papier photographique Velox | Ce n'est pas la découverte de la bakélite qui aura permis à Baekeland de devenir millionnaire. Pendant les années qui suivent son installation aux Etats- Unis, ses activités professionnelles l'amènent à s'intéresser à un tout autre domaine de la chimie: le développement d'un nouveau type de papier photographique. La photographie est sa grande passion et, comme bien d'autres chercheurs, il s'attelle à la recherche de nouvelles méthodes de tirage des clichés. Le papier photographique existant ne peut être exposé et développé qu'à la lumière du jour. Baekeland invente un nouveau papier développable à la lumière artificielle. Ce papier Velox connaît un tel succès auprès des photographes de l'époque qu'Eastman-Kodak entreprend d'en acquérir les droits. Le jeune chimiste belge souscrit à la proposition de l'industriel et lui vend son invention pour un montant de quelque 750.000 dollars, une somme phénoménale pour l'époque. Néanmoins, ce contrat de vente présente l'inconvénient d'exiger de Baekeland qu'il renonce, pendant vingt ans, à commercialiser toute invention dans le domaine de la photographie. Cette exigence le contraint à revenir aux recherches chimiques qu'il avait entamées dans un autre domaine lorsqu'il vivait encore à Gand: le développement base de phénol et de formaldéhyde, deux hydrocarbures obtenus par distillation de la houille, le combustible le plus important à l'époque. Il utilise sa fortune fraîchement acquise pour acheter un terrain le long des rives de l'Hudson et y construire un laboratoire. Ces locaux accueillent rapidement une quarantaine de chimistes. Baekeland et son équipe réussissent là où d'autres chercheurs avaient échoué: au terme de cinq années d'expérimentation faisant intervenir différents dosages, températures et niveaux de pression, la liaison chimique que nous considérons aujourd'hui comme la première matière synthétique est née: c'est la bakélite.

Succès commercial | Après l'inauguration de son laboratoire, Baekeland ambitionne initialement de développer une alternative totalement synthétique à la gomme-laque. Cette résine, excrétée par certains coléoptères, s'utilise entre autres comme vernis pour protéger le bois contre la putréfaction. La gomme-laque constitue également un excellent isolant dont bénéficient les applications d'une découverte majeure du 19e siècle: l'électricité. Ce n'est qu'après l'obtention du brevet en 1907 que l'étendue du champ d'application de la bakélite apparaît au grand jour. En homme d'affaires avisé, Baekeland exploite amplement le potentiel de la bakélite. Il fonde la General Bakelite Company (rebaptisée plus tard Bakelite Corporation) et construit une usine pour répondre à la demande continuellement croissante de son produit. D'innombrables concurrents tentent de copier la bakélite, mais le Dr Baekeland n'hésite pas à poursuivre un à un les contrefacteurs devant les tribunaux comme il est d'usage aux Etats-Unis.

Non content de gagner tous ses procès, Baekeland décide astucieusement de collaborer directement avec les acteurs économiques susceptibles de contribuer à la diffusion de la bakélite. Le premier disque manufacturé par Thomas Edison est réalisé en bakélite. Le premier appareil photographique compact conçu par Kodak, le Browny est aussi exécuté en bakélite. Philips fait également appel à la bakélite pour la fabrication de ses postes de radio. Lorsque le brevet expire, en 1927, la bakélite connaît d'ores et déjà un succès grandissant. A son apogée, la Bakelite Corporation livre pas moins de 15 000 articles distincts à 35 grandes entreprises industrielles. En 1939, le Dr Baekeland vend son entreprise à Union Carbide, le géant américain du secteur de la chimie. Tout bien considéré, son invention lui avait rapporté une telle somme d'argent que ses arrière-petits-enfants jouissent encore de nos jours d'une indépendance financière totale.

Seconde vie | Avec le temps, la bakélite est supplantée en large mesure par de nouveaux produits mieux adaptés à la diversité croissante des applications. Pourquoi en large mesure? Parce que la production de la bakélite s'est poursuivie longtemps. Nul n'ignore l'existence de la Trabant, cet emblème de l'ancienne DDR. La carrosserie de cette petite voiture était partiellement réalisée en Duroplast, une sorte de bakélite additionnée de coton. Au demeurant, la bakélite s'utilise encore dans l'industrie automobile entre autres pour la production de pompes à eau et à carburant, qui doivent fonctionner à une température de 100 degrés (température de fonctionnement du moteur). Par ailleurs, les articles plus anciens entament une seconde vie dans le monde des collectionneurs. Les amateurs sont prêts à débourser des sommes extravagantes pour se procurer certains articles d'usage courant réalisés en bakélite au 20e siècle.

S'il avait bénéficié d'une seconde vie, Leo Baekeland s'en serait réjoui.

Voir aussi:

Définition de la bakélite

Puis… apparut la bakélite

 Print

TABLE DES MATIÈRES | RETOUR