Du sentiment de vacances éternelles les métaphores
Les amateurs de nature, de monuments historiques ou d'art monumental ne seront pas souvent en extase pour les formes d'une station-service. A tort, car au fil des années de nombreuses splendides stations ont été construites dont certaines font actuellement même partie du patrimoine industriel, telles que les réalisations du célèbre architecte néerlandais Dudok. Mais un point de vente de carburants moderne peut également donner une impression stupéfiante à la tombée du jour. Le peintre Araun Gordijn (Amsterdam 1948) n'hésite pas: "Les stationsservice sont pour moi des images pittoresques qui ont grandi organiquement."
TEXTE ARNE LASANCE PHOTOS ARAUN GORDIJN
Depuis son plus jeune âge, Araun Gordijn est fasciné par les grosses voitures américaines aux formes pulpeuses et avec beaucoup de chrome rutilant.
"Pour me faire perdre mon horrible accent d'Amsterdam, mes parents m'ont envoyé dans une école de prestige dans le quartier du PC Hooftstraat où il y avait toujours une grosse américaine garée, une Plymouth ou une Chrysler, peinte en trois couleurs différentes. Comme petit garçon réformé, ces grandes voitures scintillantes représentaient pour moi le luxe, la richesse, ce monde lointain d'Hollywood et de nos libérateurs, mais également quelque chose de mystérieux, quelque chose qui n'était pas entièrement innocent, quelque chose qui devait ressembler au péché. Et, pour un garçon d'une dizaine d'années, l'attrait n'en était que renforcé.

Station Esso avec Cadillac 1951
peinture à l'huile 1200 x 120 cm. Possession particulière
J'avais toujours beaucoup aimé dessiner et finalement, mon père m'a permis d'aller à l'Académie Rietveld, mais uniquement si j'y apprenais un métier." C'est donc devenu le graphisme appliqué, cela permettait en effet d'entrer dans le monde de la publicité. Mais, j'ai senti rapidement que ce n'était pas ce que je cherchais. J'ai alors opté pour la sculpture, la seule direction "libre" qui restait. Un avantage était qu'on n'y était pas des artistes frivoles mais qu'il fallait drôlement utiliser sa tête, sinon nos statues ne tenaient jamais debout. Ce n'est qu'après des années que j'ai osé exposer. Entre-temps, je faisais des tas de petits métiers, surtout dans l'industrie cinématographique qui faisait ses débuts ou comme aide de photographes. Je continuais cependant à dessiner et à peindre, mais ce n'était que du travail sombre et émotionnel, uniquement pour moi-même."
Pop Art | "Faire des statues coûtait cher et on n'en vendait que peu. Heureusement qu'il y avait le BKR, le règlement pour les artistes, grâce auquel je pouvais manger tous les jours. De plus, une bourse m'a permis de faire mon premier voyage aux Etats-Unis: pour 90 dollars, traverser le pays durant deux mois avec le Greyhound. J'en avais rêvé toute ma jeunesse et j'étais comblé". "Lorsque ce BKR s'est arrêté au milieu des années '80, j'ai fait mon bilan. Comment pourrais-je gagner ma vie, sans vendre mon âme et mon repos? J'ai malgré tout opté pour le dessin et la peinture. J'avais heureusement conservé et continué à développer la technique. J'allais l'utiliser pour travailler de façon plus réaliste, cela se vendrait mieux et je pourrais tout de même faire ce que je veux." "A l'époque, j'étais fort inspiré par le mouvement Pop Art, par des gens tels que Roy Lichtenstein, Andy Warhol et Claes Oldenburg. Ils peignaient ou construisaient des objets quotidiens et les élevaient au rang de l'art. Oldenburg, mon préféré, s'est par exemple beaucoup laissé inspirer par la Chrysler Airflow de 1935, la première voiture aérodynamique. Je voulais travailler comme lui."

Les meilleures peintures d'Araun Gordijn sont
reprises dans le livre "Triviale illusies"
"Le Pop Art, pensez à Andy Warhol, était également the art for the masses, car des reproductions graphiques étaient réalisées et vendues. J'ai donc fait faire des gicleeprints de certaines peintures, une sorte d'impression par jet d'encre en édition limitée. Contrairement à la plupart des graphistes, je m'arrangeais pour que chaque impression soit légèrement différente des autres afin qu'elle soit malgré tout unique et non une reproduction sans âme."
Attiré par l'Amérique | "Déjà dans les années '70, j'avais traversé l'Amérique de part en part, plus tard, j'ai pu refaire plusieurs fois ce trajet avec des voitures louées. J'y étais toujours impressionné, non seulement par ces voitures fantastiques de ma jeunesse, mais surtout par les stations-service. Elles étaient souvent le point central de la vie à la campagne; on pouvait non seulement y faire le plein, mais il y avait également un drug store, un magasin et un atelier. C'étaient pour moi des images pittoresques grandies organiquement, ayant chacune leur propre histoire. Je prenais des milliers de photos que j'utilisais plus tard pour mes peintures et aquarelles." "Ainsi ces images de voitures et de stations-service sont devenues des métaphores de voyages, de passages, une sorte de sentiment de vacances éternelles. Il était donc évident que je les choisirais comme sujets."
Que se passe-t-il là? | "Je crée des œuvres sans me dévoiler. Je désire maintenir une distance maximale entre l'artiste et l'œuvre d'art." "Je ne me sens pas du tout un hyperréaliste ou un photoréaliste, comme le pensent souvent les gens. Je travaille avec des photos, mais de préférence avec toute une série de photos, de face, de derrière et surtout des environs. Tout est pris en compte, y compris les histoires qui s'y rapportent ou que j'invente. Les photoréalistes travaillent à partir d'une seule image sur photo, dans laquelle rien ne change ou n'est déformé, tout au plus une découpe ou la signature du peintre. Moi, j'ai justement besoin de l'espace environnant, je dois le connaître, c'est pourquoi j'ai besoin de plusieurs photos et d'histoires. Ce n'est qu'alors que je fais un croquis et que je peins. Mes tableaux ne sont donc jamais une copie conforme d'une réalité bidimensionnelle comme une photo.
<Il fait toujours calme dans mes peintures>
Il fait toujours calme dans mes peintures. Je suggère parfois que des gens viennent de partir. Parfois vous voyez vaguement quelqu'un au volant d'une voiture ou derrière la vitre d'un magasin. Je me donne comme mission qu'en tant que spectateur on se demande: Que se passe-t-il là? Lorsque cela réussit, je suis satisfait."
"A Venlo par exemple, il y a une splendide station Esso antique qui a été restaurée; elle sert à présent d'entrée au Limburgs Museum. J'aimerais bien l'utiliser dans une peinture, mais elle ne "vit" pas encore pour moi. J'ai suffisamment de reproductions, mais j'aimerais, peut-être via les lecteurs de cette revue, entendre des histoires de gens qui habitaient en face, qui y ont travaillé ou qui y faisaient régulièrement le plein. Cela m'intéresserait beaucoup."

Station Esso avec Chevrolet 1953 t Buick 1950
peinture à l'huile 70 x 90 cm. Collection de l'artiste
Des stations-service | "En ce qui concerne cette préférence pour l'Amérique, à un certain moment cela m'est passé. J'ai alors plongé dans nos archives et j'ai cherché des stations-service néerlandaises. J'en ai trouvé beaucoup chez Esso! Plusieurs architectes renommés y ont travaillé. Dudok, célèbre pour l'hôtel de ville d'Hilversum, a conçu un modèle suivant lequel plus de cent stations-service ont été construites. Encore plus intéressant était Van Ravesteyn, qui a conçu beaucoup d'architecture utilitaire pour les chemins de fer aux Pays-Bas, mais également 24 splendides stations-service, d'une autre forme chacune. J'ai été fort occupé les derniers temps à les mettre toutes dans mon système.
Pour moi, une station-service est synonyme de passage. Ce n'est pas pour rien que j'ai nommé ma propre imprimerie, qui édite les livres sur mon œuvre, Passing By Productions! Si vous désirez résumer ma fascination, elle revient je pense à un passage permanent, passer devant quelque chose, ne pas y plonger réellement, en tant qu'homme. La vie est un road movie, le monde voyage devant moi. Ou moi devant le monde bien sûr. C'est ce qui en ressort chaque fois."
<C'est notre objectif d'artiste: entraîner
les gens dans notre imagination>
"Je remarque la même chose chez d'autres gens, ils ressentent aussi quelque chose de particulier en regardant une station-service. Et c'est notre objectif d'artiste: entraîner les gens dans notre imagination. Les peintres de natures mortes le font avec une corbeille de fruits, moi je le fais avec des voitures et des stations-service."
Le travail d'Araun Gordijn est repris dans de nombreuses collections nationales et internationales, privées ou de musées. L'artiste a édité un catalogue dans lequel ses plus belles peintures de stationsservice sont reprises. De nombreuses stations Esso et Mobil y figurent. Vous trouverez plus d'informations concernant son œuvre sur www.araungordijn.nl.
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