La ténacité de Julia Samuël
L'organisation britannico-néerlandaise The Drive against Malaria a parcouru pas moins de 159.000 kilomètres pour distribuer des filets anti-moustiques imprégnés et apporter son soutien aux victimes de la malaria. Julia Samuël et David Robertson, les deux piliers de cette initiative, étaient récemment au Cameroun pour visiter plusieurs villages isolés. Plusieurs dizaines de milliers de filets y ont été distribués.
TEXTE ANTON BUYS | PHOTOS JULIA SAMUËL EN DAVID ROBERTSON
Julia Samuël observe un moment de silence lorsque son regard s'arrête sur l'une des photos de son récent voyage au Cameroun: un bébé gravement atteint de malaria dans les bras de sa mère. On ne s'y habitue pas, même après l'avoir vécu sur place, même si ce n'est "qu'une photo".

Julia Samuël entourée d'une famille Baka au sudest du Cameroun.
Suite à une expérience personnelle pénible, cette ancienne présentatrice de télévision a décidé de renoncer à sa carrière pour consacrer la plus grande partie de son temps à un programme de lutte contre la malaria. Son histoire tient presque de l'ironie du sort. Lors d'un voyage en Afrique, elle contracta la forme la plus sévère de la maladie. L'issue lui fut presque fatale. C'était sans tenir compte de sa combativité qui lui a permis à deux reprises de vaincre un cancer et de son art de transformer un combat personnel en force positive, une force qui la mène actuellement tous les trois mois en Afrique. Là, avec son compagnon et collègue l'Anglais David Robertson, elle visite les petites communautés locales isolées pour y distribuer des filets imprégnés, dispenser de l'information préventive et apporter les premiers soins aux victimes de la malaria. "

Distribution de filet anti-moustiques à Bingongol
au sud-est du Cameroun (avec David Robertson).
The drive to drive" | David est actif depuis 1988 dans la lutte contre la malaria. Il y a 10 ans, il créait The Drive Against Malaria (DAM), dont il partage actuellement la direction avec Julia. Le nom est porteur car le succès d'une telle entreprise exige non seulement de la ténacité mais également une disposition à parcourir plusieurs milliers de kilomètres en un temps record, sur des pistes à peine carrossables, dans des zones non desservies en eau ou en électricité. Au Cameroun, la malaria touche en particulier les zones situées en dehors des grandes concentrations de populations, là où la pauvreté est la plus forte. De plus, dans de nombreuses régions, la maladie sévit sous sa forme chronique. Dans la zone côtière située au sudouest, la situation s'est récemment dégradée. Le risque de contamination y est actuellement de 99 pour cent! Ce qui a poussé DAM à concentrer ses efforts sur cette région en y distribuant plusieurs milliers de filets imprégnés à longue durée (les fameux LLINs, Long Lasting Impregnated Nets), des médicaments et du matériel de diagnostique tels que des thermomètres. De plus, afin d'assortir ce programme d'un caractère structurel, les centres de santé locaux ont été équipés des moyens nécessaires.

Distribution de 2000 filets dans le district de Lomie,
sud-est du Cameroun.
En tant qu'observateur, on peut se demander comment deux personnes sont capables de mener à bien des projets d'une telle envergure. La réponse est simple. Julia et David ne sont pas seuls. Ils sollicitent en permanence des collaborations externes: des autorités nationales, les départements logistiques de grandes organisations humanitaires telles que l'UNICEF et le PAM (Programme Alimentaire Mondial), les Nations-Unies, des dirigeants et des centres de soins locaux, sans oublier les sponsors particuliers tels qu'ExxonMobil* qui rendent l'action de DAM possible grâce à des moyens financiers et autres.
Julia décrit leur façon de travailler: "Nous nous rendons principalement dans des zones reculées, moins couvertes par les grandes organisations humanitaires. Celles-ci sont surtout actives au coeur des crises. Lorsque l'urgence est passée, elles quittent les lieux. Les zones qui n'ont pas la chance d'être sous les feux de la rampe mais qui souffrent également de situations d'urgence sont davantage délaissées. C'est là que des petites associations flexibles comme la nôtre peuvent intervenir."
De la une des journaux vers des régions oubliées | Le récent voyage de Julia et David au Cameroun a débuté à Yaoundé, la capitale, où ils ont participé le 25 avril dernier à la célébration de la première journée mondiale contre la malaria. A cette occasion, 510.000 filets ont été distribués dans le centre du pays ainsi que dans la région du nord-ouest en collaboration avec DAM. Les premiers jours de leur séjour ont ensuite été mis à profit pour rencontrer les représentants du Ministère de la santé publique et se concerter quant aux plans de DAM et aux dispositions pratiques. La visite de Julia et David a également attiré l'attention de la presse locale. Plusieurs articles avec photos des deux intervenants ont figuré à la une des journaux locaux. Le journal télévisé et le journal parlé ont également relayé l'information.
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| Accueil par le bourgmestre de Bimbia, sud-ouest du Cameroun. |
Station d'essence. |
Commence alors la partie la plus lourde du voyage dans le petit village de Bakingili, où plus de 1000 filets seront distribués. "Les villageois sont quotidiennement infectés. Mais ils n'ont rien! Ni LLIN, ni médicaments. A peine arrivés sur place, nous procédons immédiatement à la distribution."
Le filet anti-moustiques n'est par définition efficace que si la personne se trouve en dessous. Son caractère préventif est lié au comportement de l'insecte qui transmet le parasite, le moustique Anopheles. La nuit, la femelle part à la recherche de sang riche en protéines qui lui permet de pondre ses oeufs. La morsure du moustique permet au parasite de la malaria de pénétrer dans le corps humain. Une des quatre espèces de ce parasite provoque la malaria tropica qui peut évoluer vers la malaria du cerveau particulièrement redoutée. Il s'agit de la forme la plus mortelle de la maladie qui, chaque année, coûte la vie à plus d'un million de personnes, dont une majorité d'enfants de moins de cinq ans.
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Consolation d'une maman qui
vient de perdre son enfant; |
Bébé infecté par la malaria. |
Le moustique opérant uniquement la nuit, il est impératif que toute personne à risque se protège pendant son sommeil à l'aide d'un filet anti-moustiques. "C'est la raison pour laquelle nous attachons tant d'importance à l'information et à l'éducation. La distribution de filets n'est pas suffisante; nous voulons nous assurer que les gens en comprennent le caractère indispensable ainsi que sa pose correcte. Sachez en effet que la fixation correcte d'un filet antimoustiques est pour la plupart d'entre eux aussi complexe que la réparation d'une voiture pour nous. Forts de cette constatation, nous repassons la semaine suivante pour contrôler la fixation et l'utilisation correcte des filets. Si ce n'est pas le cas, nous les mettons en garde et si cela ne suffit pas, nous sommes forcés de les menacer de les priver de matériel." La collaboration avec les notables locaux est particulièrement importante. "Si nous ne respectons pas les coutumes et traditions locales, l'action est vouée à l'échec. En octroyant au chef du village un rôle clé dans la réalisation et le suivi, il bénéficie d'un plus grand prestige. De même, pour éviter qu'ils ne perdent la face, les guérisseurs et leur famille reçoivent un traitement de faveur. Ce faisant, au lieu de contrer notre action, ils la soutiennent auprès des populations locales qui leur accordent traditionnellement toute leur confiance. Faire chaque geste avec le sourire aux lèvres, telle est notre devise."
Disney contribue au projet | La formation suppose plus qu'une simple explication sur l'utilisation correcte du filet anti-moustiques. Ainsi, Julia et David consacrent le temps nécessaire à l'explication des origines de la malaria. Dans le village suivant, ils ont entre autres projeté Bimbia, un film de Disney qui fut diffusé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans les régions touchées par la malaria aux Etats-Unis. Ce dessin animé dans lequel des petits nains tiennent le rôle principal est particulièrement parlant en Afrique car les conditions de vie des nains sont comparables à celles du groupe cible actuel. "Cela nous permet de transmettre des connaissances et de développer de l'intérêt pour l'action que nous poursuivons. Si bien intentionnées soient-elles, les brochures des sociétés pharmaceutiques atteignent rarement le but escompté. La majorité des personnes que nous visons sont analphabètes. Quelle est l'utilité de mentionner des critères de poids dans une posologie à l'attention de gens qui ne disposent même pas d'un pèse personnes? Que représente une heure pour quelqu'un qui utilise le soleil pour tout repère?"
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| Des filets anti-moustiques sont prêts à être utilisés dans le Chop-Farm Bimbia, au sud-ouest du Cameroun. |
Parcourir des kilomètres sur des chemins poussiéreux. |
Un peuple dénigré | Si la collaboration avec les autorités nationales et locales est essentielle, elle n'est pas toujours aisée. C'est du moins ce que Julia et David ont expérimenté au Cameroun. Après avoir finalisé une première phase de leur action dans le sud-ouest, ils se sont rendus dans le sud-est où vivent les Bakas, une tribu qui appartient à la race pygmée. De façon générale, ceux-ci sont dénigrés par les autorités camerounaises. Pour Julia Samuël, le sort de ces populations est poignant. "J'ai rencontré des femmes qui ont perdu jusqu'à quatre enfants. Leur chagrin est immense, » d'autant plus qu'elles savent pertinemment bien que le pire aurait pu être évité. Elles vivent leur tristesse de l'intérieur. Les Pygmées sont pacifiques, timides, voire résignés, à l'inverse des Bantous qui vivent sur le même territoire et qui savent se faire respecter. Par conséquent, les Bakas sont sans défense et donc la proie de l'indifférence."
Cet automne, Julia Samuël remet le cap sur le Cameroun avec dans ses bagages un nouveau stock de filets anti-moustiques, de médicaments et de moyens qui contribueront à leur échelle à l'éradication de la malaria. Renoncer ne fait pas partie de ses options. Dans une récente émission télévisée néerlandaise qui mettait en lumière son histoire personnelle et son expérience dans la lutte contre la malaria, elle résumait ses motivations en ces termes: "Je suis une battante."
* En 2007 et 2008, ExxonMobil a soutenu financièrement The Drive against Malaria avec un montant total de 50 mille euros.
Voir aussi:
Un cercle vicieux
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